Citations esprit haïku

Des citations dans lesquelles on ne trouvera pas le mot « haïku », mais quelque chose de l’esprit de ce genre de poésie : l’attention aux petites choses de la vie, l’émerveillement, l’étonnement, …
Auteurs : Hermann Hesse, Jean Guéhenno, Joël Vernet, Bertold Brecht, Pierre Autin-Grenier, Thierry Gosset, Willy Ronis

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Des extraits du livre du photographe Willy Ronis, « Ce jour-là », où il est bien sûr question de photo, mais ne pourrait-on appliquer ce qu’il écrit au haïku ?

« Parfois les choses me sont offertes, avec grâce. C’est ce que j’appelle le moment juste. Je sais bien que si j’attends, ce sera perdu, enfui. J’aime cette précision de l’instant. D’autres fois, j’aide le destin.
[…]
Cet instant, il fallait vraiment que je le capte. Cela faisait partie des petits miracles qui surgissent dans nos vies, on se doit de les recueillir.
[…]
J’essaie de trouver la bonne place où pouvoir placer mon instantané, pour que le réel se revèle dans sa vérité la plus vive. Il y a un vrai plaisir à trouver la place juste, cela fait partie de la joie de la prise de vue.
[…]
J’aime saisir ces brefs moments de hasard, où j’ai l’impression qu’il se passe quelque chose, sans savoir quoi pécisément, et ce quelque chose me trouble beaucoup.
[…]
Devant toutes ces photos, je sais que je reste dans le quotidien, dans ma réalité quotidienne, mais c’est ce que je suis. Je ne suis pas un romancier, je ne peux pas inventer, c’est ce qui est là, sous mes yeux, qui m’intéresse. Le plus difficile est d’arriver à le saisir. Ces photos ne sont pas si mystérieuses pour moi, mais elles me replongent toutes dans un moment précis, de pure émotion, et c’est ce moment que je cherche à retrouver en m’arrêtant sur chacune d’elles.
[…]
Au fond pendant toute ma vie de photographe, ce sont des moments tout à fait aléatoires que j’aime retenir. […] Quand la vie furtivement vous fait un signe de reconnaissance, vous remercie. Il y a alors une grande complicité avec le hasard que l’on ressent profondément. C’est ce que je nomme la joie de l’imprévu. Des situations minuscules, comme des têtes d’épingles. Juste avant, il n’y avait rien, et juste après, il n’y a plus rien. Alors, il faut toujours être prêt.
[…]
Ce sont souvent des moments de déséquilibre que je capte, mais j’essaie de repérer à l’intérieur un nouvel équilibre, même fugace. »

Willy Ronis – Ce jour-là

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« Gardons de l’enfance le goût d’aller à la nouveauté quotidienne du monde, partons inlassablement à la recherche de ce que personne d’autre n’aura vu avant nous. Etre le premier à voir quelque chose – et ne le sommes-nous pas à chaque fois que nous posons un regard étonné et neuf sur quoi que ce soit ? Même vu et contemplé par des millions d’autres avant nous, le monde, d’une certaine manière, naît à notre regard dès lors que nous nous émerveillons. »

Thierry Gosset – Pour toute la saveur du monde

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« L’essentiel réside dans le commencement, dans le fait d’ouvrir les yeux.
[…]
Progressivement, l’œil apprend à devenir l’intermédiaire qui nous révèle bien des détails charmants de notre environnement ; il s’habitue tout seul et sans difficulté à observer la nature et les rues, à saisir la drôlerie inépuisable des petites choses de la vie.
[…]
Ces joies modestes qui s’offrent notamment aux gens pauvres sont tellement disséminées dans la vie de tous les jours, tellement discrètes et multiples, qu’elles touchent à peine la sensibilité apathique de la majorité des hommes occupés à travailler ; elles ne sont pas spectaculaires, personne ne vante leurs mérites, et elles ne coûtent rien. »

Hermann Hesse – Propos sur les joies modestes de l’existence (1899) in L’art de l’oisiveté

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« L’une des voies qui permettent à l’homme d’accéder à la félicité ou à la sagesse, la plus simple et la plus enfantine, passe par la capacité d’être étonné face au spectacle de la nature, d’être réceptif à son langage.
« Je suis ici bas pour m’étonner de ce que je vois » dit un vers de Goethe. Au commencement, il y a l’étonnement ; à la fin, il y a aussi l’étonnement, et pourtant, le chemin parcouru n’est pas vain. Il se produit toujours la même chose lorsque j’admire de la mousse, un morceau de cristal, une fleur, un scarabée doré ou un ciel de nuages ; lorsque je contemple la surface de la mer soulevée par la respiration lente et profonde de la houle ou une aile de papillon avec ses nervures fines et régulières, ses bordures découpées et colorées, son dessin composé de signes et d’ornements multiples, ses couleurs aux transitions et aux nuances infinies, suaves et merveilleusement subtiles. A chaque fois, j’entre en contact avec une partie de la nature, que ce soit grâce à mon regard ou grâce à un autre de mes sens ; je suis attiré et envoûté par elle, je m’ouvre pour quelques minutes à sa présence, à ce qu’elle révèle, et quitte alors instantanément l’univers cupide et aveugle de la nécessité humaine. J’oublie tout, et au lieu de réfléchir ou de donner des ordres, au lieu d’acquérir des biens ou d’exploiter les autres, de m’engager dans des combats ou d’être un chef de file, je me contente de « m’étonner » comme le faisait Goethe. Cette faculté d’émerveillement me rapproche de lui, des poètes et des sages, mais aussi de toutes ces choses que je contemple ébahi et que je sais vivantes; le papillon, le scarabée, le nuage, le fleuve et la montagne. En empruntant cette voie, j’échappe en effet à un univers morcelé pour entrer dans une unité où chaque élément de la création dit à l’autre : Tat twam asi (« Voilà ce que tu es »). »

Hermann Hesse – Beauté du papillon (1935) in L’art de l’oisiveté

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« On est si rarement un homme authentique sans rien entre soi et le reste. Le reste ? C’est tout l’univers autour de nous, tout ce à quoi nous ne devrions jamais nous habituer, tout cela qui vit et change à chaque heure en même temps que nous : le ciel, la nuit, les astres, le soleil, les aurores et les crépuscules, la terre blanchissante ou reverdissante qui meurt ou renaît, selon les saisons, sous les yeux des bergers, et aussi bien la petite herbe nouvelle qu’un lièvre a mordillée dans la nuit, c’est la mer et ces glauques merveilles que le nageur entrevoit, c’est la caresse de l’eau qui frémit autour de lui, c’est la bataille avec les vagues et les vents, ce sont toutes les surprises et les rencontres avec les choses, les gens, les bêtes, tous les signes du destin qui vous ont fait ce que vous êtes. On ne se souvient que de quelques moments vrais de la vie. »

Jean Guéhenno – Carnets du vieil écrivain (1971)

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« Tout nous ramène à l’immense. Toujours. Et l’immense, aussi paradoxal que cela puisse paraître, eh bien habite le plus minuscule. Cette poussière dans le rai d’un soleil, cette fourmi allant à vive allure, guidée par l’effroi sur l’ocre du carrelage car le chat, de sa patte, veut jouer avec elle. Cette feuille d’automne, roussie, en piètre état, la dernière, sur la branche de l’arbre qu’arrachera bientôt le vent. Oui, l’immense est là, à portée de nos mains. Partout. Partout. ».

Joël Vernet – La nuit errante (2003)

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« Sous le familier, découvrez l’insolite,
Sous le quotidien, décelez l’inexplicable,
Puisse toute chose dite habituelle vous inquiéter. »

Bertold Brecht, cité par Colette Nys-Mazure dans La chair du poème (2004)

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« Seul existe l’instant. Dans tout son minuscule et son détail. N’en rien perdre. (26 janvier)
C’est dans le banal et non dans l’extraordinaire qu’il convient d’aller puiser mille motifs à s’étonner si l’on veut vraiment tenir tête au temps qui passe, échapper un instant à la tragique routine des jours. (8 juillet)
Pas une seconde ne roule plus vite que l’autre pour faire l’heure. Tout est égal. Tout n’est que continuelle répétition. Mais selon la manière d’orienter l’œil, alors se brise l’habitude et se renouvelle le quotidien. Ainsi toute chose devient inédit au regard patient et perspicace et chaque jour vaut d’être surpris. L’enchantement. (7 décembre) »

Pierre Autin-Grenier – Les radis bleus (2005)

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