paru dans la revue LES SENS RETOURNES
n° 44 de Janvier 2026
Pour retrouver l’entretien et l’intégralité de la revue :
LES SENS RETOURNES N°44 JANVIER 2026
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ENTRETIEN AVEC DAMIEN GABRIELS
AUTEUR DE HAIKUS
Sans plus de bruit que ça, il est des auteurs qui traversent les ans tels des pistils de fleur, allant où l’inspiration va, au gré du cours de la nature : si précieuse ! Quelque chose de tranquille émane de la lecture des courts poèmes d’origine japonaise de Damien Gabriels. Quelque chose d’évident dans ses haïkus, tant par les images qu’ils provoquent en nous qu’à la reviviscence des souvenirs qu’ils suscitent. Dans un moment d’égarement ou de contemplation, qui n’a pas en tête l’évocation suivante ?
Château de sable
après château de sable
la mer reconquiert la plage
* issu de : L’autre bout du ciel chez Eclats d’encre.
Après une douzaine de publications entamées en 2006, seul ou en ouvrage collectif, les lecteurs de ses ouvrages ne peuvent que savourer ses prochaines propositions !
Nathalie Dhénin
Nathalie : Damien, de quelle façon avez-vous fait connaissance avec le haïku ?
Damien : Un peu par hasard, vers 2000/2001, en découvrant dans ma librairie un petit recueil aux couleurs vives intitulé : « Haïkus de Provence » d’Yves Gerbal. Les couleurs et le mot « Provence » m’ont attiré, d’abord pour des raisons liées aux vacances passées régulièrement dans cette région. Mais en l’ouvrant j’ai vite été accroché par les petits poèmes que je découvrais. Et la préface de l’auteur dans laquelle j’ai trouvé une excellente présentation de ce qu’est le haïku m’a immédiatement donné envie d’en savoir plus.
J’ai lu ensuite « Neige » de Maxence Fermine où j’ai retrouvé ce court poème. Le virus m’avait contaminé, et j’ai forcément, comme dans toute passion naissante, cherché à m’intéresser de plus en plus à cette forme de poésie via la lecture de recueils, anciens ou contemporains, que j’ai pu dénicher, et puis par des échanges sur Internet.
Pour être complet et remonter un peu plus loin, je dois aussi mentionner la lecture à la fin des années 1990 de » La première gorgée de bière et autres plaisirs minuscules » de Philippe Delerm qui a orienté mes lectures vers des formes courtes exprimant la saisie de petits moments et d’émotions fugaces. Ce n’étaient pas des poèmes japonais, mais je crois que cela a tracé un chemin vers la découverte que je ferai un peu plus tard.
Nathalie : De là à en écrire…Il n’y a qu’un pas de côté que vous avez franchi aisément. Qu’est-ce qui vous a attiré dans ce court poème d’origine japonaise ? Et pourquoi aimez-vous tant en écrire ?
Damien : Quand on découvre le haïku, on a, il me semble, assez vite l’envie ou tout au moins la tentation, d’en écrire soi-même : la forme est courte, n’impressionne pas, cela parle de choses qui nous entourent, de la nature, de petits événements du quotidien … Le haïku m’a très rapidement paru être la forme adéquate à un souhait d’écriture ou d’expression qui était sous-jacent chez moi. Et j’ai adoré tout de suite pouvoir essayer de traduire en quelques mots la perception de petites choses, de sensations, de moments auxquels il me semble que je ne prêtais pas ou plus assez attention.
Au-delà de l’écriture, c’est aussi cet aspect de l’attention à porter à ce qui nous entoure, à notre quotidien que requiert le haïku qui m’a attiré. Une prise de conscience de ce qui se passe autour de nous, ici et maintenant, à tout moment, qui ne va plus de soi dans un quotidien où nous sommes trop souvent sollicités par l’urgence et la surabondance d’images et d’informations. Sans oublier la faculté que donne ce petit poème de faire renaître, ressentir, à la relecture, même des années plus tard, les émotions éprouvées lors de la capture de ces instants.
Nathalie : Puis vous êtes passé à l’édition avec deux livres publiés la même année, en 2006. De quelle façon concevez-vous l’écriture des haïkus ? Sont-ils le résultat d’une imagination débridée ?!
Damien : C’est vrai qu’après avoir testé pendant un certain temps mes haïkus sur les listes d’échanges qui existaient alors, et bénéficié des conseils et des encouragements d’auteurs plus chevronnés, j’ai eu envie, comme beaucoup de personnes qui écrivent, de partager mes textes via un support papier. Et j’ai eu la chance de pouvoir publier mes deux premiers recueils : « Le temps d’un haïku » chez Chloé des Lys et « Trios » aux Adex.
Comme je l’ai mentionné précédemment, mon écriture du haïku repose sur l’observation de choses, d’événements, de moments qui surviennent ou que mon attention capture dans ce qui nous entoure. Que ces choses soient belles ou moins, amusantes ou tristes, banales ou exceptionnelles, triviales ou empreintes de mystère… Mes haïkus ne naissent pas de mon imagination, mais ont pour point de départ des faits, des observations appréhendées par le biais de mes sens. Ils reposent toujours sur une perception réelle, vécue, ressentie d’une façon ou d’une autre.
Nathalie : Mais vous aimez aussi publier à plusieurs voix ainsi que dans les anthologies proposées par d’autres auteurs…
Damien : J’aime beaucoup l’idée que deux voix soient associées dans un recueil de haïkus, associées sur des thèmes communs. Cela permet de créer une sorte de dialogue entre deux auteurs, de faire entendre deux approches souvent proches mais distinctes, qui enrichissent mutuellement les textes, qui se répondent. J’ai eu l’opportunité d’être sollicité à plusieurs reprises pour des collaborations de ce genre par des auteurs dont j’appréciais déjà beaucoup les écrits : Danièle Duteil, Gilles Brulet ou André Cayrel, par exemple, et j’ai à chaque fois beaucoup aimé nos échanges et les recueils qui en sont nés.
Je participe aussi très régulièrement à des anthologies. Je trouve ces recueils collectifs, qui ont tendance à être de plus en plus fréquents, très intéressants en ce qu’ils permettent souvent de découvrir de nombreuses voix, de présenter, autour d’un thème commun, une grande variété d’écritures et d’approches, reflétant toute la diversité du haïku actuel.
Nathalie : Vos haïkus sont écrits d’après le format suivant : 5/7/5 syllabes. Pourtant depuis quelques années, cette forme tend à s’ouvrir sur un format de deux vers. Est-ce qu’il vous inspire ?
Damien : Tous mes haïkus n’ont pas forcément la forme en 5/7/5 ; j’essaye de ne pas trop m’en éloigner, mais je n’en fais aucunement une règle intangible. Je veille à garder sa brièveté au poème, et de ne pas trop dépasser les 17 syllabes. Avant la forme, l’important pour moi est d’abord que le fond de mon texte soit le plus proche possible de la sensation que j’ai souhaité traduire. Et qu’à sa lecture, le haïku ait un phrasé naturel, qu’il soit agréable aussi à l’oreille. Si c’est en 5/7/5, c’est très bien ; si ce n’est pas le cas, c’est très bien aussi !
Cependant, et même si cette démarche ne me gêne pas, je n’écris pas de haïku sur 2 lignes. Je reste attaché à une répartition sur 3 lignes, conformément à la présentation du haïku adoptée traditionnellement depuis son adaptation dans les langues occidentales. Il me semble qu’elle permet de mieux faire ressentir la césure, la mise en rapport de deux images qui doivent permettre, mais c’est souvent difficile, d’apporter un supplément de sens, de sensations. Et aussi éventuellement de souligner l’effet de surprise parfois présent dans la dernière ligne.
Nathalie : Utilisez-vous des mots de saison ? Et quels sont vos thèmes d’inspiration ?
Damien : Mes thèmes d’inspiration sont variés mais reposent d’abord sur l’observation de choses du quotidien, et non du spectaculaire, et sont majoritairement liés à la nature, sous toutes ses formes et en toutes circonstances. Dans cette mesure, la présence de mots de saison dans mes haïkus est quelque chose à laquelle j’essaye de veiller. Ce n’est pas forcément toujours le cas dans mes écrits liés à des petits faits de ma vie quotidienne. En revanche, dans les haïkus inspirés par la nature, la présence d’un mot de saison me paraît presque naturelle, c’est le cas de le dire, et s’impose généralement d’elle seule. Une manière d’ancrer les images dans un moment particulier de l’année, avec toutes les couleurs, les sensations que cela peut faire ressentir au lecteur.
Pour moi, cela fait partie, avec la césure et la mise en rapport de deux images, des incontournables. Mais on pourra bien sûr toujours trouver des exceptions dans mes textes !
Nathalie : Vous avez régulièrement publié jusqu’à « Deux gouttes de lumière » en 2025 pour la revue Gong. Quelle est votre lien avec La revue Gong ?
Damien : Je suis adhérent de l’Association Francophone de Haïku, qui publie la revue Gong, depuis sa création en 2003. Sans avoir occupé de poste au sein de l’Association, j’ai participé à plusieurs reprises à des jurys de sélection des haïkus publiés trimestriellement dans la revue, ainsi qu’au comité de lecture chargé de retenir le recueil qu’édite l’AFH deux fois par an dans sa collection « Solstice ».
Nathalie : Diffusez-vous vos courts poèmes sur internet ?
Damien : J’anime deux espaces sur Internet. Tout d’abord, un site intitulé « Haïkus au fil des jours » sur lequel je présente notamment mes publications, une page de haïkus du mois, des montages de photo-haïku, des citations extraites de mes lectures en rapport avec la poésie et le haïku …
Et également un blog :« Carnets d’un haïjin », où je publie chaque semaine cinq haïkus ainsi que d’éventuelles actualités.
En revanche, je ne suis pas présent sur les réseaux sociaux ; j’ai simplement un compte Facebook et y suis quelques groupes de haïku. Mais je n’y publie toutefois pas de textes et ne les consulte, à vrai dire, que très occasionnellement. C’est une activité que je trouve chronophage au vu de la surabondance des publications, et sans que cela soit toujours synonyme d’intérêt. Seule exception, je participe depuis quelques années au « National Haïku Writing Month » (NaHaiWriMo) qui se tient via Facebook en février : il s’agit de partager, ce mois-là, un ou des haïkus sur un sujet choisi chaque jour par l’animateur. Un exercice intéressant et parfois surprenant, à l’image du thème défini par Sébastien Revon en 2025 et qui portait sur les émotions (l’admiration, l’inquiétude, la solitude, la fierté, etc.).
Nathalie : Quelles sont vos autres activités autour du haïku ?
Damien : Il m’arrive d’animer des ateliers de découverte et d’écriture de haïkus en école. C’est ainsi le cas cette année à l’École Saint Jean Baptiste de Roubaix, avec des classes de CP/CE1/CE2, autour du thème de leur exposition de fin d’année scolaire :« Exp(l)osition de rêves ». Une écriture de haïkus autour du ou des rêves sous toutes ses formes, qui permet de mesurer toute l’imagination poétique des enfants !
J’aime aussi m’essayer à mettre en rapport photo et haïku dans des montages qui associent les deux disciplines. J’en ai réuni un certain nombre dans des diaporamas présentés sur mon site « Haïkus au fil des jours ».
Nathalie : Damien, comme de coutume, quel est votre mot de la fin ?
Damien : Tout d’abord, merci beaucoup Nathalie, pour cet échange. Et pour le mot de la fin, j’ai envie de le partager avec Paul Bergèse :
« Le haïku se lit
comme on boit son café.
Une gorgée,
pas plus,
et puis l’on pense. » *
Je rêve d’écrire des haïkus qui donneraient envie d’être lus de cette façon !
* Paul Bergèse – Le coucou du haïku – Éditions de la Renarde Rouge